Lettre à Anuna et Kyra (et aux étudiants pour le climat)

Chères Anuna et Kyra,

Depuis que vous avez commencé à faire l’école buissonnière en faveur du climat, votre agacement a grandi face à la manière dont les politiciens vous traitent. Vous avez eu droit à des tapes sur l’épaule, à des embrassades, vous avez pris le thé avec le ministre, entendu de belles promesses et des mots encourageants, mais, de tout cela, il n’est rien ressorti. De leur côté, les médias s’intéressent surtout à des questions accessoires : combien êtes-vous, vos parents mangent-ils végétarien et votent-ils pour Groen, qui vous pousse à ces activités ?... Et là aussi, une bonne dose de belles paroles et de tapes sur l’épaule.

Je partage votre indignation. Des adultes vous bassinent avec des platitudes comme « votre engagement est fantastique » et vous traitent comme des enfants. Ce que, justement, vous n’êtes plus. Vous avez persévéré, enfoncé le clou et inspiré des dizaines de milliers de jeunes en Belgique et aux Pays-Bas à manifester pour le climat. Dernièrement, vous avez même publié un véritable livre en Néerlandais et maintenant aussi en Français, sous forme de lettre ouverte rédigée par l’écrivain Jeroen Olyslaegers. Mes félicitations ! Mais le temps est venu d’en finir avec les compliments gratuits. Je voudrais pointer les erreurs et les raccourcis indus présents dans vos déclarations, car je vous prends au sérieux. Je pense que vous préférerez cela plutôt que d’entendre une fois de plus combien votre engagement et votre passion nous font chaud au cœur. 

Laissons subsister une évidence : vous avez tout à fait raison de dire que le climat se réchauffe, et cela, en grande partie à cause des émissions de CO2 et d’autres gaz à effet de serre dues à l’activité humaine. Ceux qui nient ou remettent cela en cause, les climato-sceptiques, ne méritent aucune indulgence. Dans votre lettre ouverte, vous jouez résolument la carte de la science, et j’en suis très heureux. Mais si nous voulons résoudre le problème climatique, nous devons d’abord le replacer dans sa juste perspective. Contrairement à ce que vous écrivez, le GIEC, qui étudie le réchauffement climatique à la demande des Nations unies, ne parle nulle part de « désastre planétaire » ou de « planète invivable sans futur ». Il est également très exagéré de dire que nous courons à notre propre perte. Véhiculer des images aussi noires de notre avenir, comme vous et bien d’autres le faites, ne me paraît pas une bonne idée. Le réchauffement climatique sera sans doute l’un des principaux défis du siècle prochain, mais il ne signifie pas la fin du monde, ni de l’humanité. Homo sapiens est l’animal le plus adaptatif qui ait jamais vécu sur la planète. Aujourd’hui déjà, bien des hommes vivent à des endroits qui, sans  technologie moderne (air conditionné, irrigation, chauffage central), seraient inhabitables.

N’oublions pas non plus que la nature n’a que faire d’harmonie ou d’équilibre et n’obéit à rien ni à personne. Durant la dernière glaciation, il y a 20 000 ans environ, le niveau de la mer était quelque 120 mètres plus bas. La mer du Nord n’existait pas encore, pas plus que les îles britanniques. Celles-ci ne se sont formées que lorsque les calottes polaires ont en partie fondu et que les terres environnantes ont été changées en mer (un Brexit dur, cette fois-là déjà). Il y a environ 3,6 millions d’années, à l’époque de notre ancêtre l’australopithèque, il y avait au moins autant de CO2 dans l’air qu’aujourd’hui. Il faisait 14 °C de plus dans les régions polaires, il n’y avait pas de glace aux pôles et le niveau de la mer était 25 mètres plus élevé que maintenant. Il y a plus longtemps encore, lorsque les premiers mammifères sont apparus sur terre, il y avait même cinq fois plus de CO2 dans l’air qu’aujourd’hui. La nature se montre également cruelle et indifférente : 99 % de toutes les espèces qui ont un jour couru ou nagé sur cette planète ont disparu, souvent lors d’extinctions de masse. Le philosophe grec Héraclite le savait déjà : panta rhei, « tout s’écoule ». Les continents se déplacent, le niveau des mers monte et descend, les calottes polaires gèlent et fondent.  

Je n’écris pas cela pour minimiser le problème du réchauffement climatique, mais dans la volonté de nuancer quelque peu vos propos catastrophistes au sujet d’une « planète invivable ». Une autre réserve importante concerne les bienfaits énormes que les combustibles fossiles ont procuré à l’humanité. Avant la révolution industrielle, la vie des hommes était, ainsi que la décrit le philosophe Thomas Hobbes, « solitaire, misérable, cruelle, bestiale et de courte durée ». Les siècles sans réchauffement climatique anthropique (avant 1800) étaient des siècles de misère noire, les deux suivants ont été une période de développement et de progrès inédite. Vous n’êtes pas les premières à faire la comparaison entre le tabagisme (pour l’homme) et les combustibles fossiles (pour l’humanité), mais je pense que cela n’a pas de sens. Fumer est une activité nocive et cancérigène qui réduit considérablement l’espérance de vie et n’apporte aucun bénéfice au fumeur. Un accro à la cigarette peut arrêter du jour au lendemain sans dégâts, alors que notre civilisation ne peut pas se passer subitement de pétrole ou de charbon. Les combustibles fossiles ont été et restent pour l’humanité de grands bienfaiteurs, qui ont fait grimper l’espérance de vie de 30 à plus de 70 ans, accru de façon spectaculaire notre richesse et notre prospérité et sans lesquels notre société hautement technologisée et industrialisée ne serait tout simplement pas possible. Les combustibles fossiles ont même réduit notre impact sur le milieu, car nous n’avons plus eu besoin de chasser les cétacés pour nous éclairer le soir (à l’huile de lampe). Le CO2 n’a rien d’une « pollution » ou d’un « empoisonnement » comme vous l’écrivez. Non seulement il peut être respiré par l’homme, mais il nourrit les végétaux. Saviez-vous que depuis des décennies, notre planète reverdissait grâce aux quantités record de CO2 que nous rejetons dans l’atmosphère ? Cela aussi, c’est un fait scientifique.

Cela n’empêche que vous avez raison lorsque vous affirmez que le réchauffement climatique est un problème sérieux. Pour le moment, la planète se réchauffe plus rapidement qu’il ne faudrait pour nous et pour des tas d’autres espèces animales. Dans bien des pays, l’agriculture dépend de phénomènes climatiques fragiles susceptibles d’être affectés par le réchauffement climatique (par exemple, les moussons). Le fait que plus d’un tiers de la population mondiale vit à moins de 100 mètres au-dessus du niveau actuel de la mer a également de quoi inquiéter. Si celui-ci continue à monter, ces gens font devoir soit élever des digues, soit déménager. Nous devrons quoi qu’il en soit nous adapter à un nouveau monde. Même si nous arrêtions aujourd’hui ou demain de produire le moindre gramme de CO2, les conséquences de nos émissions passées se feraient encore sentir pendant plusieurs décennies.

Quand vous écrivez « notre patience est à bout », cela ne nous avance à rien. Nous devons effectuer la transition vers une économie décarbonée, mais pas à n’importe quel prix. Le climat n’est que l’un des 17 Objectifs de développement durable des Nations unies. Je me contenterai de dire ceci : il y a encore des centaines de millions d’humains qui vivent aujourd’hui dans l’extrême pauvreté et qui sont déjà touchés par les catastrophes naturelles. Les catastrophes sont un point litigieux. Les preuves d’une augmentation de la fréquence des catastrophes naturelles suite au réchauffement climatique restent assez faibles même si nous devons certainement nous attendre à un tel constat pour l’avenir. Les activistes du climat ont tendance à oublier que Mère Nature, dans sa cruauté et son indifférence, nous inflige régulièrement des désastres. Durant les cent dernières années, nous avons assisté malgré le réchauffement climatique (et la forte hausse démographique) à une diminution spectaculaire du nombre de morts dus aux catastrophes naturelles. Cette baisse s’explique principalement par le développement économique. La nature se déchaîne régulièrement, mais nous sommes bien mieux armés contre elle. C’est pourquoi les habitants des pays pauvres ont avant tout besoin de développement économique et d’énergie abordable. Cela nous ramène inéluctablement aux combustibles fossiles dans la mesure où le charbon est une source d’énergie fiable et très bon marché. L’industrialisation et la croissance économique sont la meilleure manière de s’armer contre la violence de la nature, que celle-ci soit ou non provoquée par le réchauffement climatique.

Je conçois que vous n’ayez guère de compréhension pour ces considérations, que vous les voyiez comme une perte de temps ou une excuse pour ne rien faire. Vous dites que votre génération « entend distinctement l’horloge tourner » ? Eh bien, vous n’êtes pas les premières. Dans les années 1969 et 1970, des prophètes de malheur ont mis en garde contre la surpopulation, les pluies acides, le trou dans la couche d’ozone, l’épuisement des ressources naturelles et l’holocauste nucléaire toute proche. Connaissez-vous l’horloge de l’apocalypse (« doomsday clock ») ? Elle est censée montrer combien l’humanité est proche de la chute finale. On peut la voir sur internet. Cette horloge indique à présent minuit moins deux, ce qui n’est pas rassurant. Mais en 1984 et en 1953, elle indiquait déjà minuit moins trois. Dans l’intervalle, elle a oscillé entre minuit moins dix et minuit moins deux. Cette horloge n’est pas très fiable, me direz-vous.

Le fait que rien ne soit arrivé des sinistres prédictions qui précèdent ne veut naturellement pas dire que vous ayez  tort. Mais je crains que vous commettiez la même erreur que ces prophètes de malheur des générations précédentes, à savoir sous-estimer l’intelligence humaine et croire trop aveuglément en un ordre harmonieux qui existait précédemment. Je développe davantage ce sujet dans mon livre Waarom de wereld niet naar de knoppen gaat (« Pourquoi le monde ne court pas à sa perte »), qui paraîtra sous peu. Les prédictions funestes du Club de Rome ne se sont pas réalisées parce que des scientifiques ingénieux ont développé des végétaux à rendement plus élevé et trouvé des alternatives pour les matières premières rares. La catastrophe de la surpopulation a été évitée parce que le développement économique (soutenu par les combustibles fossiles, bien entendu) a permis une amélioration de l’enseignement et une plus grande émancipation des femmes, qui ont à leur tour conduit à l’introduction du planning familial et à une baisse de la natalité.

Que devons-nous donc faire ? Je soutiens votre plaidoyer en faveur d’ambitions climatiques plus élevées, mais à l’échelle planétaire, nous ne sommes qu’une goutte dans l’océan. Si le reste du monde ne suit pas, nos efforts n’auront même aucun sens. La meilleure façon,, pour de petits pays comme la Belgique et les Pays-Bas, d’exercer un impact sur le climat, c’est d’investir pleinement dans l’innovation technologique. Nous devons trouver aussi vite que possible des solutions qui rendent la transition vers une énergie décarbonée plus fluide et meilleur marché pour tout le monde. Ne croyez pas que le climat soit une simple question de volonté politique. Si c’était le cas, le problème aurait été résolu depuis longtemps (tout comme le trou dans la couche d’ozone, auquel il a été remédié grâce à une interdiction mondiale des gaz aérosols). La technologie actuelle ne suffit tout simplement pas à mettre en œuvre la transition énergétique sans provoquer une terrible dégradation du bien-être. Mais la science progresse chaque jour. Pensons au « panneau d’hydrogène » que l’Université de Louvain a récemment développé, au projet de chercheurs de l’Université de Liège concernant l’exploitation de l’énergie éolienne au Groenland, au MYRRHA, prototype belge d’une nouvelle génération de réacteurs nucléaires à même de recycler leurs propres déchets, ou encore à la toute récente technologie de capture et de stockage du CO2 de l’air (« carbon capture and storage » et « carbon farming »).

Vivant dans l’une des régions les plus riches et les plus prospères du monde, nous pouvons nous permettre de prendre l’initiative en matière de développement technologique. Vos intentions sont bonnes, mais on ne change pas le monde avec de bonnes intentions. Nous avons aussi et surtout besoin de connaissances et de technologies. Pour cela, nous devons étudier, faire mûrir nos idées, apprendre. Vous pouvez vous aussi y contribuer avec votre intelligence. Comprenez-vous maintenant pourquoi certains trouvent ironique que vous désertiez les bancs de l’école pour sauver le climat ?

Amicalement,

Maarten Boudry

(traduction par Anne-Laure Vignaux)

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